Crise automobile: la rupture d’un paradigme


Le bon sens en matière de crise économique est souvent mauvais conseiller parce que trop simplificateur et trop prisonnier de paradigmes dont la caducité n’est justement révélée que par la crise. La plupart des grands secteurs industriels incontestés sont  habitués aux cycles, aux crises de demande, aux évolutions parfois brutales des réglementations ou des modes. Mais lorsqu’ils répondent à un besoin massif et prioritaire des populations, et lorsqu’ils ont une dimension macroéconomique considérable, on a du mal à concevoir leur écroulement possible …

Le bon sens nous dit que l’homme aura toujours besoin d’un toit et que la construction immobilière resistera peu ou prou à toutes les crises. C’est assez vrai. Mais il dit aussi que l’automobile est une activité prioritaire et essentielle, génératrice de rêves individuels, satisfaisant un besoin concret fondamental de nos sociétés développées. Dès lors General Motors ne saurait mourir.

Pourtant, ce n’est pas forcément vrai. La crise des subprimes, dégénérant en une crise financière généralisée, a révélé que les grands constructeurs étaient minés par une crise intérieure tout autre, qu’ils n’avaient pas su ou pas voulu voir, une sorte de désacralisation.

Certes on conçoit mal dans les quelques décennies à venir que l’homme contemporain puisse vivre sans automobile. Mais celle-ci risque, à bref délai, de ressembler tellement peu à l’actuelle par sa motorisation, son modèle économique, sa philosophie-même. Etre un puissant spécialiste du produit ancien, est peut-être plus un handicap qu’un atout.

Chute des idoles

Et de fait, on injecte des milliers de milliards pour sauver les banques, dont la popularité spontanée n’est pas immense, alors qu’on se demande s’il est pertinent de soutenir des marques d’automobiles emblématiques de nations, marques dont les modèles réduits ont fait jouer des générations de bambins. Passage apparemment brutal de l’idole au « has been », annoncé pourtant par bien des signes qui, s’ils n’ont pas été totalement négligés par les principaux intéressés, n’ont été traités que trop superficiellement et trop progressivement. Ils ont gardés le secret espoir que tout reviendrait comme avant ou que la transition serait assez lente pour que leurs efforts, réels, d’adaptation et de modernisation, soient effectués au rythme qu’ils voulaient choisir.

Il est sans doute difficile d’admettre que des opinions, initialement soutenues par des minorités «farfelues» ou extrêmes, puissent insensiblement, certes avec de belles contradictions internes, certes en se modérant, devenir des éléments de la pensée unique, de pratiquement tous les citoyens. Il est très difficile, quant on est imprégné d’une conception traditionnelle, de prendre la mesure des effets potentiellement dévastateurs de l’addition, de la synergie progressive de signaux négatifs.

Ces effets insidieux de changement de perception deviennent patents quand ils sont confortés par des considérations objectives impliquant le portefeuille et la vie quotidienne. Le fait est là. Le slogan « arnacho-baba » « l’automobile ça tue et ça pollue » a fait un immense chemin. Des considérations plus égoïstes « ça me ruine en essence et en assurance », « j’ai encore perdu un point de permis » ou encore « j’ai perdu deux heures dans les bouchons » l’ont sans cesse conforté !

D’autant que la satisfaction narcissique de la possession automobile a été compromise au profit de l’uniformatisation esthétique d’un produit ultra-rationnalisé et ultra-mondialisé, ainsi que la montée de la réprobation sociale envers les modèles, autrefois valorisants, les plus puissants et les plus consommateurs.

Un spécialiste du marché automobile synthétisait ces évolutions en disant qu’elles étaient issues de la « féminisation générale des valeurs compromettant la base machiste du culte automobile » (goût de la vitesse et du bruit, de la rivalité et de la puissance etc.) sans compter l’influence « regrettable » qu’auraient désormais les femmes dans les choix de l’automobile du foyer. Un peu caricatural mais pas totalement faux.

Le monde est injuste et impitoyable

Pour les constructeurs comme pour l’observateur impartial, ce retournement révèle pas mal d’injustice et d’irréalisme. Irréalisme au regard des vérités objectives que relevait de notre fameux bon sens : les réalités urbanistiques de nos pays dans lesquelles l’automobile – et le camion – sont vitaux, les atouts (autonomie, confort, consommation toujours plus décente) des véhicules récents et, surtout, l’absence de solutions de remplacements à grande échelle.

Injustice aussi car si l’ on fustige l’aveuglement des présidents de groupes automobiles presque autant que l’arrogance des présidents de banque, c’est avec une facilité assez démagogique. La vérité est qu’ils se sont démenés sur tous les fronts mais que leur multiplicité les a quelque peu submergées et que leurs efforts se sont souvent retournés contre eux.

o Diminuer les coûts en atteignant la taille mondiale et en fabricant des modèles universellement acceptables rend d’autant plus long et titanesque la conception d’une « base ». Les points morts deviennent toujours plus élevés, l’erreur plus coûteuse. La recherche du consensus a également participé à un affadissement esthétique général et à une perte de tout réflexe nationaliste dans les arbitrages des consommateurs.
o L’effort technologique a parallèlement été immense. Il a poursuivi la sécurité et le confort, générateurs de complexité et de poids. Il s’est concentré sur l’efficacité énergétique, qui lui exige de l’allègement. Il a poursuivi une meilleure dépollution compliquant et alourdissant les techniques. Il a enfin tenté d’améliorer la fiabilité qui exige de la simplicité et freine le renouvellement des gammes. La quadrature du cercle.
o L’effort marketing avec une analyse raffinée des segments et des comportements a été constant et sans cesse plus subtil face à la versatilité et aux contradictions du consommateur. Ne pas trahir une base traditionnelle en faisant des concessions, l’air du temps conduit à des publicités de plus en plus surréalistes et schizophrènes : on voit d’arrogants bellâtres au volant de très puissantes et coûteuses voitures de sport se livrer à une course de conduite économique, les 4X4 sont déclinés en deux roues motrices pour être plus écolos et les berlines traditionnelles en 4X4 pour faire plus baroudeur…

Le mal de vivre des bureaux d’études et leur vague supposée de suicides procède sans doute du stress et de l’excès de travail mais aussi d’injonctions paradoxales, faire plus et moins, être conforme mais se distinguer.

Faire le gros dos ?

Soyons honnêtes, les patrons automobiles mêmes s’ils étaient doués d’une prescience hors du commun ne pourraient faire table rase de l’existant, de leurs outils industriels, de leurs millions de salariés.

Notons d’ailleurs qu’il est souvent aussi dangereux d’avoir raison trop tôt comme le démontre l’expérience de la SMART qui a bien failli tourner au désastre. Soit, l’automobile n’est plus une vache sacrée (et sera moins une vache à lait) et des accidents industriels et sociaux massifs sont concevables. Mais le secteur ne mourra vraisemblablement pas de sitôt.

Paradoxalement, la crise économique actuelle lui permettra peut être de mieux résister que dans un contexte plus florissant.

o Le ralentissement économique général risque de modérer le prix du carburant pendant quelques années, rendant la transition vers une « nouvelle automobile » plus lente ;
o La prise de conscience des constructeurs leur permet de se préparer à de nouvelles formes de commercialisation plus adaptée à l’usage réel de l’automobiliste-urbain : après le crédit-bail, des formes de location courte et de mise à disposition à la demande veut se développer. Passage assez général de la fermeture de l’économie industrielle à celle de services, difficile à gérer mais qui peut aussi simplifier la production et le marketing à terme : on n’a pas la même exigence pour un produit dont on n’assume pas la pleine propriété.
o Des doutes commencent à tarauder les principaux contempteurs de l’automobile «traditionnelle» quant à la validité écologique et économique des solutions de remplacement. Les carburants «verts» ne risquent-ils pas d’affamer la planète ? Les véhicules électriques de multiplier les centrales électriques et les technologies polluantes ?
o Et bien évidemment, le sort des salariés et dirigeants de ces industries sera considéré avec beaucoup plus de compassion dans une période de crise et de chômage menaçant.

La morale de l’histoire, c’est qu’au-delà des crises cycliques, des crises aigues comme les accidents industriels ou sociaux, des crises technologiques, il existe pour les secteurs industriels des crises proprement existentielles. Ils sont anciens, puissants, installés dans le paysage collectif, et un doute se propage sur leur légitimité. Après l’automobile ne risque-t-on pas de classer dans ces secteurs la télévision et la grande distribution ?

Rédigé par Yann de Lestang le 19 mars 2009 à 17:48

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  1. Posté par Tata le 23 mars 2009 à 14:18

    La réponse viendra peut-être d’Inde avec la nano …
    Par ailleurs, la baissse du prix du pétrole est de nature à favoriser l’expansion de ce genre de véhicules … En période de crise … Les consommateurs sacrifieront-ils le défi climatique sur l’autel du confort individuel ?

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  2. Posté par Bruno Weber le 4 avril 2009 à 13:13

    Yann de Lestang a écrit :
    « Après l’automobile ne risque-t-on pas de classer dans ces secteurs la télévision et la grande distribution ? »

    1/ Le temps quotidien moyen passé par les Français devant le petit écran atteiganit trois heures et vingt-cinq minutes en 2008. Trois heures d’imprégnation commerciale, ou quasi-commerciale tant les jeux télévisuels ne conçoivent la joie et le bonheur que par la consommation et tant les séries-miroirs renvoient aux téléspectateurs une image qui agit comme une autolégitimation de leur mode de vie. Trois heures d’abrutissement, exception faite de quelques pépites dont l’une des fonctions est précisément d’empêcher toute généralisation dans la critique. Trois heures retirées aux relations sociales, aux activités familiales ou aux engagements solidaires. Trois heures d’acceptation passive des fondements d’un système d’aliénation collective dont on voit aujourd’hui les ravages et qui participe très largement au désastre d’une société dont les seules valeurs et objectifs sont désincarnés. Car un taux élevé de croissance ne renseigne pas sur la qualité de vie ; le niveau du pouvoir d’achat n’est pas un indicateur de bonheur ; le taux de chômage n’est pas la mesure du désespoir ; l’équilibre (d’ailleurs introuvable) des comptes sociaux n’est pas la preuve d’un niveau de santé suffisant de la population.
    2/ Le culte de l’automobile et l’usage abusif du transport routier ont fait depuis longtemps la preuve de leurs méfaits environnementaux et sanitaires. On peut y ajouter aussi mentaux, tant la sacralisation de la « bagnole » a agi sur des générations de mâles comme vecteur et –là aussi- légitimation de la violence – banale et quotidienne – des rapports interpersonnels. Aussi, que l’avidité –trop longtemps encouragée – à posséder le dernier modèle à la mode soit contrariée par quelque cause que ce soit, que l’augmentation (tendancielle, n’en doutons pas) du prix du carburant en modère l’usage, donc l’usure et donc la propension à son remplacement sont de bonnes nouvelles pour l’avenir de la planète et celui de l’humanité. Qu’on se rassure : si l’industrie automobile dans sa configuration actuelle n’a pas d’avenir, elle en aura un si elle consent à sa mutation culturelle, écologique et industrielle. Il en va d’ailleurs de l’avenir de ses emplois.
    3/ Quant à la grande distribution, on ne peut que souhaiter sa disparition : ses pratiques quasi-mafieuses auprès des fournisseurs et ses procédés fallacieux auprès des consommateurs auraient dû la discréditer depuis longtemps. Encore aurait-il fallu avoir le courage d’expliquer aux consommateurs tout le mal qu’ils se font à eux-mêmes en achetant les produits « toujours moins chers » et si, plus globalement, on présentait enfin le pouvoir d’achat comme un pouvoir qualitatif (et pas seulement quantitatif), à savoir le pouvoir (immense) d’acheter en fonction des critères sanitaires (agriculture à pesticides/agriculture naturelle), environnementaux (produits locaux ou transportés sur des milliers de kilomètres, objets polluants ou recyclables…), bref, en faisant raisonner l’homme plutôt que son porte monnaie. Les institutions et certains établissements publics de l’Etat proches –trop proches- des milieux économiques ont failli à leur responsabilité pédagogique en la matière…
    Voir dans le déclin possible de l’automobile, de la télévision et de la grande distribution un « risque » c’est se placer du point de vue artificiel et déshumanisé d’un modèle économique dont, au surplus, on sait pertinemment qu’il méprise notre tryptique républicain. Car le libre échange mondial ne promeut pour ses serviteurs ni liberté, ni égalité, ni fraternité mais doit sa fortune à trois principes clefs : conditionnement, asservissement et isolement.
    Si donc ce « risque » se réalise, nous ne verserons pas de larmes. Nous y verrons une chance heureuse de changer de mode de vie et de consommation, une opportunité inespérée de travailler moins pour vivre mieux, une aubaine pour chacun de reconsidérer son rapport à l’économie, sa relation aux autres, sa place dans la société, sa cité et sa famille, et peut-être aussi (rêvons un peu) une occasion de changer notre grille de lecture pour – enfin – apprécier et valoriser le mérite de chacune de nos actions, (qu’elles soient d’ordre politique, économique, social,…) à l’aune non de ses résultats financiers désincarnés, mais des bienfaits, précisément qualifiés, qu’elles procurent au genre humain.

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  3. Posté par Yann de Lestang le 7 avril 2009 à 15:46

    Vos analyses mériteraient un vaste débat,si d’autres internautes interviennent nous essaierons de le nourrir,s’il ne sort pas trop du cadre écomomique de ce Blog.. On pourrait ,par exemple se demander si l’amour du jeu compétitif teinté de violence n’est pas assez inhérantà l’espèce humaine de sexe masculin,si j’en juge par le comportement de mon fils de trois ans avec ses petites voitures.Et on peut constater,ce qui ne devrait pas forcément vous réjouir,que le pays developpé ou la jeunesse a pris le plus de distance avec les fantasmes et passions automobiles est le Japon,submergé par les jeux videos pas forcément pacifiques.Mais mon propos était beaucoup plus modeste.Il soulignait simplement qu’en économie il n’y a pas de vaches sacrées ni de positions définitivement acquises,aussi puissantes ,anciennes et logiques paraissent elles.
    Et que l’entreprise ne doit pas s’assurer simplement de son équilibre économique et de la satisfaction immédiate de ses clients,mais d’une forme d’acceptation sociale diffuse,beaucoup plus difficile à évaluer et a gérer.

    Bien entendu,je vous laisse la responsabilité de vos propos sur l’abrutissement des masses.Et il est tout a fait concevable de souhaiter que des jeunes lisent Verlaine au lieu de se battre en home cinema,fassent du velo en forêt au lieu de risquer leur vie dans une petite « bourre » sur l’autoroute,en allant chercher des légumes bio à la ferme plûtot que des hamburgers surgelés au supermarché.Il n’en reste pas moins que les millions de salariés des secteurs que vous condamnez considèreraient leur disparition plus comme un « risque » que comme une chance…

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