Panique et marchés financiers : la normalité de l’absurde
Crise financière
Ce n’est pas mettre en cause l’utilité fondamentale des marchés financiers dans l’allocation optimale des ressources que de reconnaître leur propension intrinsèque à s’affoler : tel un grand magasin à l’heure de pointe, ils sont un terrain favorable à la panique si un incendie se déclare.
En fait, s’affoler est un mot impropre, qui exclut l’analyse : la panique n’est pas un phénomène irrationnel, bien au contraire elle est réservée aux organismes vivants déjà élaborés, capables à la fois :
- de prendre conscience, certes à tort ou à raison, d’un danger grave mettant en jeu un intérêt vital
- de mettre en œuvre une stratégie extrême à la mesure du danger potentiel, stratégie se résumant en deux principes essentiels: il vaut mieux perdre un bras que la vie, si la gangrène est là, et tout ce qui n’est pas à l’évidence connu et favorable doit être traité comme dangereux, à éliminer ou éviter.
Ce comportement d’égoïsme absolu, bien que sacrificiel, est chez les animaux « supérieurs », habitués à tenir compte des dangers décelés par leurs congénères et à appliquer des réflexes statistiques de vraisemblance de l’information, éminemment contagieux.
Comportement « moutonnier » dont les âmes d’airain ou les âmes simples peuvent se moquer, mais quel bon père de famille croisant dix personnes criant au feu ne s’inquiétera pas pour sa progéniture, même s’il ne sent aucune odeur de fumée et que la forêt lui semble bien humide pour cramer ?
Ces caractéristiques comportementales de la panique expliquent à quels point celle ci a une quasi-prédilection pour se propager, de temps à autres, sur les marchés, avec ses corollaires de court-termisme absolu, d’excès et de comportements suicidaires si évidents pour l’observateur extérieur, surtout a posteriori.
Passons rapidement sur le point le plus évident : la faculté de transmission des rumeurs, de l’inquiétude et de la peur est décuplée en un lieu ou se concentrent les technologies de l’information en temps réel et l’analyse permanente et collective des données, passons aussi rapidement sur le deuxième niveau de contagiosité de la peur, c’est à dire la capacité des marchés financiers d’auto-valider, sur le court terme, les prévisions admises parle plus grand nombre.
Ce qui est plus subtil, et plus spécifique, c’est la capacité propre des marchés financiers à passer rapidement de la rationalité quotidienne de « prise de risque assumée et calculée » à la rationalité de panique, c’est à dire à celle de « sauve qui peut ». Pourquoi ? C’est parce que notre subconscient, encore un peu archaïque et terrien rappelle en des moments difficiles, que monnaie finances, contrats, ne sont en fait que des abstractions, des chiffres d’encre sur un mauvais papier… encore pire : des pixels sur un écran.
L’or peut baisser, il reste le Napoléon dans la main, le prix du blé s’effondre, il reste la terre, l’immobilier est en surchauffe, mais j’ai un toit. Mais que faire d’emprunts russes dévalorisés ?
Autrement dit la « souvenance » brutale qu’un actif peut ne rien valoir du tout si personne n’en veut et l’absence dans le cas de la finance de plancher à la baisse ou de lot de consolation favorise le comportement de bradage, mieux vaut perdre 30 % que tout l
Les marchés financiers, en raison de leur sophistication, encouragent également la deuxième caractéristique des stratégies de panique, c’est à dire la soudaine et intransigeante haine vis-à-vis de l’inconnu et du menaçant. Longtemps je n’ai pas très bien compris ce que c’était que les subprimes, mais je ne m’en portais pas plus mal. En période de danger fort, je sais qu’ils sont plus que difficiles à évaluer, je leur donne par sécurité une valeur nulle. Les titres intégrant des subprimes, les banques en portant ou en émettant subissent le même traitement. Leur valeur dégringole, je les liquide à n’importe quel prix. Leur valeur s’effondre, j’ai eu raison de perdre beaucoup.
On pourra donc conclure qu’il ne faut pas paniquer devant une panique boursière, elle est de l’ordre de l’humain, il y en aura d’autres, et elles cessent lorsque la majorité des intervenants reprennent conscience du lien entre les « valeurs » financières et le monde réel : il est sans doute légitime que les actions des fabricants d’automobile baissent avec le ralentissement économique prévu et les modifications des comportements des consommateurs, mais ces actions représentent tout de même un gigantesque actif industriel moderne concurrentiel. En revanche il faut à tout prix que les banques centrales et les Etats ne laissent pas la panique se propager à la monnaie et au crédit, c’est à dire dissoudre le lien fiduciaire permettant à l’économie de dépasser le stade du troc ou de la razzia.
C’est pourquoi garantir sans limite les débats, soutenir à grand frais des banques aventureuses, ce n’est peut-être pas subtil ni moral mais c’est vital.



L’économie n’est pas une science parfaite! La confiance semble en être le moteur … Est-elle une science morale ? Ou, mieux encore, ne serait-elle pas une branche de la psychologie ?
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C’est vrai …Dès 1903, Gabriel Tarde a écrit sur la psychologie économique.Et comme vous le savez beaucoup de programmes de recherche portent en ce moment sur le croisement entre économie et psychologie .Je suis avec attention les travaux de J Tirole sur l’économie comportementale ,très éclairants pour interpréter l’exubérance irrationnelle des marchés chère à Alan Greenspan et dont nous voyons les effets en ce moment.La finance comportementale est une discipline qui se développe aussi dans les équipes de recherche des business schools.
Je signale un prochain séminaire sur ce sujet à la Maison des sciences Economiques de Paris en novembre.
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Merci pour ces précisions J-L.
La modélisation remise en cause par l’insondable capital immatériel qu’est la confiance …
Face à la distance générée par la méfiance, qui sépare désormais l’épargnant de la spéculation, ne « risque »-t-on pas de voir se développer une finance de proximité, que cela prenne la forme du microcrédit ou non. Un redéploiement de l’argent vers une finance de projets, localisée, et non pas une finance spéculative, lointaine et invisible. Dès lors, ce seront aussi les industries et services locaux qui risquent de connaître un nouveau printemps … Enfin, pour assurer un financement aux activités économiques lourdes, qui nécessitent de l’investissement et des fonds idoines, et afin de rassurer ce premier investisseur qu’est l’épargnant, ne serait-il pas possible de mettre en place une sorte de traçabilité de l’argent ? La banque expliquant à son client: Monsieur, les erreurs des années 2000 ne se reproduiront pas. Vous pourrez le constater vous-même, votre franc est placé là …. Et surtout, il sert à telle ou telle activité ….
De l’idéal à l’utopie , y a-t-il un si grand pas à franchir ?
Qu’en pensez-vous ??
Par avance merci pour vos éclairages
Etienne
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D’abord,merci au professeur Scaringella de ses remarques donnant un peu de fondement théorique à mes intuitives observations ;A Etienne je dirais qu’il n’a pas tout a fait tort quand à un certain retour au « circuit court »,et peut être à plus d’initiatives et de responsabilités données aux agences bancaires pour apprecier risque et solvabilité. Un certain retour aussi à l’esprit mutualiste qui faisait que le societaire du Credit Agricole avait la conviction de financer prioritairement des agriculteurs-collègues.Neanmoins ne confondons pas micro-crédit,love money et dépot dans une banque.Précisement l’épargant quand il dépose son argent dans une banque ne veut pas prendre de risques,et retrouver intégralement ce qu’il a engagé,c’est à la banque d’assumerles risques de liquidité,transformation,solvabilité.Et c’est pourquoi il était si important de preserver à tout prix la confiance du public sur la garantie de leurs depôts.
Merci Yann pour vos éclairages.
Cependant, vous ne répondez pas tout à fait à la question. L’esquive est une tactique de guerre, ce qui semble être votre plaisir … Pour ma part, j’ai des économies à faire fructifier en investissant. Le risque doit peser sur les banques. Certes !!! Ces dernières sont ou seront-elles en mesure de me garantir ipso facto la fertilité de mon grain ?! Et surtout sa viabilité ?
La question est: comment la rétablir cette confiance ? Micro-crédit ? Love-money ? etc ? Au choix ?
Il semble quand même que l’Etat c’est moi aussi! Alors je veux bien me porter garant d’un système dans lequel j’ai tout investi … Mais avouez tout de même que l’on a envie d’agir en bon père de famille ou en bon investisseur de proximité …
et pour ça, quels seront les isntruments ???
On pourrait presque parler d’un double effet d’abstraction: l’abstraction des pixels sur l’écran ne vaut pas que pour les titres financiers!
Au delà de la capacité des technologies à propager l’information à la vitesse de l’électron, la dématérialisation de l’information a induit des règles nouvelles: le copier-coller et la publication en flux tendu qu’impose le média électronique fait hélas de l’information une virtualité également parfois déconnectée de la réalité…
…jusqu’à ce qu’un sujet plus prometteur ne détrône le précédent !
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En ce qui concerne le copier-coller,c’est devenu une réalité massive que le corps enseignant a tardé à prendre en compte,dépassé qu’il était par des elèves plus avancés que lui dans l’utilisation de google.Et le « bon instituteur » ,comme le bon chargé de TD, devrait sans doute avoir à sa disposition un logiciel de recherche des similarités entre la copie qu’il trouve interessante et la production du net..Un peu chronophage sans doute .Mais ceci est une incidente à notre propos.Vous avez bien sur raison de signaler que la possibilité de propagation immédiate,universelle,de rumeurs ou informations non vérifiées s’étend à tous les domaines,Et donc que virtuel rime souvent avec mensonger ,fantaisiste ou erroné.Mais j e maintiens qu’il y a une double spécificité des marchés financiers sur cette question : d’une part,comme je l’ai écrit, leur capacité à autovalider par les cours l’opinion commune fût elle aberrante.(alors que la fausse rumeur de la mort tragique d’une belle actrice par oversoe tue peut être sa réputation un moment mai sla laisse en vie) D’autre part,et à l’inverse,que l’intervenant su r les marchés se gorge peut être de pixels,de on-dits,de courbes sur des écrans et d’hystérie collective,mais qu’in fine il souhaite sortir du jeu avec de la monnaie bien rélle,avoir trois sous pour sa retraite ou s’acheter une voiture avec ses plus values.Un war-game ne sera jamais aussi palpitant ni dangereux que la guerre
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