Investissements d’avenir ou recettes du passé ?
Crise économique
La préparation de l’après-crise mobilise aujourd’hui beaucoup d’énergie. La sortie du tunnel est-elle à peine en vue que déjà on se prend à espérer de nouveaux horizons plein d’opportunités. Avec une question pleine d’arrière-pensées : ce monde de demain sera-t-il différent de celui d’avant la crise ? Si oui, il faut se préparer à du sang et des larmes et la rigueur budgétaire est notre horizon indépassable. Si non, on peut espérer raser gratis car le retour de la croissance paiera la dette. Bien évidemment, la réponse sera sans doute entre les deux : les exigences de rétablissement de notre compétitivité, de réforme de notre sphère publique, d’adaptation à l’économie immatérielle de demain resteront toujours d’actualité. Mais la réduction de l’effet de levier, la restructuration de deux industries aussi essentielles que l’industrie automobile ou l’industrie de la Finance et l’assainissement de comptes financiers dévastés par l’ampleur de la récession modifieront aussi profondément le paysage.
C’est dans ce contexte d’interrogations sur les stratégies de sorties de crise que s’inscrit l’initiative présidentielle de lancer un grand emprunt national pour financer des « investissements d’avenir ». A l’évidence, cette idée a une dimension plus politique (manifester le soutien des citoyens à la politique gouvernementale et leur confiance dans l’avenir) qu’ économique (la France n’a pas (encore) de difficultés de financement et l’emprunt risque de coûter plus cher que les procédures usuelles). Reste qu’il est légitime de s’interroger sur l ‘utilité de ce grand emprunt et sa capacité à constituer un levier efficace pour préparer le futur.
Disons le tout net, la tournure que prend aujourd’hui le débat suscite plus de perplexité que d’enthousiasme. Une nouvelle fois, il semble qu’une partie de la classe politique ait trouvé là une occasion pour dépenser plus en s’exonérant commodément des contraintes de la gestion quotidienne. Chacun fait semblant de croire qu’un supplément de ressources aurait été opportunément découvert pour financer des projets qu’on n’arrivait plus à budgéter. Investissements dans l’éducation, la R&D, le développement durable, les PME etc. sortent des cartons comme champignons après la pluie. La dynamique de groupe jouant, plus aucune limite ne semble exister et il suffirait d’avoir de « bonnes » idées de dépenses pour qu’elles soient entérinées.
Cette soudaine effervescence autour des “investissements d’avenir” ressemble pourtant furieusement au retour des recettes passées, sinon des vieilles lunes :
ØPriorité de nouveau donnée à la dépense plutôt qu’à l’effort d’économies ;
Ø Omniprésence et omnipotence de l’acteur public qui oriente, finance, encadre etc. dans une logique de planification qu’on a bien connu dans le passé (ah ! le Commissariat au Plan !)
Ø Fuite en avant pour échapper aux contraintes du court terme qui ont nom rationalisation des dépenses publiques, réduction de la dette etc. Sous couvert de préparer l’avenir, les bonnes vieilles pratiques resurgissent donc en force. Cette idée d’un grand emprunt pour préparer le futur pourrait pourtant être féconde à condition de ne pas se tromper sur les besoins de l’économie française. Ceux-ci sont au moins de deux ordres : se redéployer et se muscler. Se redéployer implique d’abandonner des activités et des positions de marché sur lesquelles nos avantages comparatifs sont devenus insuffisants dans la compétition mondiale et se développer dans des activités à plus forte valeur ajoutée. Le diagnostic est ancien et les obstacles bien connus : un tel redéploiement est coûteux socialement et économiquement. Il suppose la disparition de nombreuses entreprises et des transferts massifs de main d’œuvre entre secteurs et entre territoires. Mais ce coût peut aussi être considéré comme un investissement : une dépense (d’accompagnement, de formation, d’investissement en R&D et en infrastructures etc.) pour de futures recettes. Investir dans l’avenir reviendrait donc à accompagner ce redéploiement. Se muscler suppose, pour sa part, d’augmenter notre productivité collective et d’alléger nos charges inutiles. Ne tournons pas autour du pot : avec des dépenses publiques représentant 53% du PIB (soit six points de plus que la moyenne européenne), la France supporte un fardeau qui l’handicape. Non seulement le financement de ces dépenses génère des prélèvements qui pèse sur notre compétitivité, mais la productivité de ces services rendus y est plus faible que dans le secteur concurrentiel et la rigidité des dépenses empêche les redéploiements nécessaires. Là aussi le constat est ancien et les obstacles connus : réformer coûte cher, les perdants à la réforme sont plus virulents que les gagnants, les avantages sont à long terme et les inconvénients à court terme. Investir dans l’avenir reviendrait dans ce cas à lever ces obstacles en réformant tout en dédommageant les perdants.
Cette vision des « investissements d’avenir » a-t-elle une chance d’aboutir ? On peut en douter tant elle paraît aux antipodes de l’esprit qui semble présider à cette initiative de grand emprunt. Très classiquement, l’Etat se propose d’investir dans des secteurs d’avenir avec l’espoir que le retour sur investissement paiera la dette. Sauf que l’horizon de ce retour risque d’être plus long que celui de l’emprunt lui-même, sans compter qu’on se demande pourquoi le plan de relance initial n’a pas été dirigé vers ces investissements.
Au final, un certain Etat prométhéen semble avoir retrouvé un nouvel espace pour exercer sa toute puissance, ignorant superbement les attentes des entreprises qui souhaitent surtout un environnement fiscalo-réglementaire adapté aux exigences de la compétition mondiale. En attendant, l’INSEE vient ,ce jour, de publier les nouvelles estimations de la dette publique française : 72,9% du PIB au premier trimestre 2009. + 4,8% et 87 milliards d’euros de plus en trois mois et, en plus, sans grand emprunt !

